Ce que je vais vous dire ne vaut pas parole d’évangile. Il s’agit simplement d’une expérience singulière, d’un récit de mon histoire.

Je viens d’un monde où rien n’avait de sens, un monde arbitraire, submergé par la souffrance et la violence. Les 20 premières années de ma vie ont été annihilées par diverses maltraitances, par différentes personnes (et différentes institutions, rendues complices par négligence). Du haut de mes 7 ans, je me disais :


« La vie, ça doit être fait pour certaines personnes et pas pour d’autres ; c’est pas fait pour moi, c’est tout. Il faut que ça s’arrête, je veux mourir. »

La mort faisait déjà partie de ma vie. Le suicide était au cœur de mes préoccupations quotidiennes, de mes nuits, à l’école, à la maison, partout et tout le temps.


Je passais tout mon temps à chercher un moyen de mettre fin à mes jours qui ne fasse surtout pas souffrir. C’était un point essentiel car, la vie m’infligeait tellement de souffrance que je trouvais complètement absurde de m’en infliger moi-même davantage pour franchir ce point de non-retour.

A l’époque, pas d’internet, pas de réseaux sociaux, pas de campagne de communication, rien de tout cela. Et pourtant j’y pensais déjà et cela a duré plus de 15 ans.

Ce qu’il faut bien comprendre ici, c’est que penser à mettre fin à ses jours, n’est pas quelque chose « d’extraordinaire » (entendez « extra » -ordinaire, ou simplement, « ce qui sort de l’ordinaire »), c’est beaucoup plus fréquent que l’on ne le croit et ça peut toucher tout le monde et tous les âges.

Je faisais mine que tout allait bien, car c’était ce que l’on attendait de moi ;
« Ah quand on est enfant, on a vraiment la belle vie hein ?! »

J’étais une petite fille qui ne faisait pas de vague, moyenne à l’école, toujours gentille et discrète,
souriante en façade. Il suffisait de creuser un tout petit peu pour s’apercevoir du néant que je portais.

Si un jour un adulte m’avait posé une question directe sur ma souffrance ou sur ma volonté de mourir, je n’aurais peut-être pas dit oui, mais il est certain que je n’aurais pas dit non. Mon silence aurait été la porte entre-ouverte sur mon monde, prête à laisser entrer un protecteur qui me sauverait de cet enfer… Mais
personne n’est entré… Tabou, jugement, apriori, manques de moyens… Rien…

Un néant absolu.


Je n’étais que détresse profonde et désolation. Le suicide n’était qu’un moyen d’aligner mon corps physique au gouffre que je ressentais en moi. Je n’étais qu’une coquille vide, vivante à l’extérieur et morte à l’intérieur ; comme coincée entre deux mondes : « C’est ça être morte vivante. »

A mes yeux, libérer la parole n’a jamais été un problème. Le vrai sujet est de savoir comment on permet cette libération. Quand une personne sait vraiment écouter et qu’elle a des moyens d’agir robustes et fiables pour protéger, même un enfant parle…


J’ai vécu tout cela dans l’invisibilité absolue, dans une indifférence effroyable et pourtant, je m’en suis sortie. Seule en majeure partie. Je me suis dit un beau jour :

« Force est de constater que je ne suis pas encore morte, je suis donc bien vivante.

Alors que vais-je faire maintenant ? »


Dans mon histoire, j’ai commencé à comprendre que ceux qui me faisaient du mal, souffraient eux-mêmes. Cette prise de conscience a été cataclysmique !
Mais dans le bon sens finalement : je commençais à faire table rase de mon monde et à tout rebâtir moi-même. Je n’en n’avais pas conscience, mais sans m’en apercevoir, j’avais déjà décidé de vivre.
Que faire donc ? Si je restais à vivre avec ma souffrance, je finirais par faire du mal aux autres, « je finirais comme eux ».

Mon premier mouvement a donc été d’aller à contre-courant : tout faire pour ne pas leur ressembler. Finalement, je n’ai pas eu d’exemple pour mon éducation, mais des contre-exemples. Soit, cela fera bien l’affaire.

J’ai quitté cet univers toxique dès que j’ai pu, à 19 ans. J’ai eu de l’aide d’amis, sans qu’ils ne connaissent mon histoire d’ailleurs. La philosophie, dès la terminale, a été ma corde de survie pour développer ma réflexion, mes prises de conscience et mes choix éclairés.

J’ai compris que j’étais entrain de briser une spirale infernale, qui s’était étendue sur plusieurs générations de ma famille, en apprenant quelque chose de surprenant et de contre-intuitif : le pardon.

Pardonner n’est pas passer l’éponge ; ce n’est pas oublier. Pardonner, c’est me libérer définitivement de leur emprise ; c’est me donner le pouvoir de vivre.

Beaucoup de membres de ma famille sont décédés prématurément.

Conséquence liée en partie à leur souffrance aussi quelque part.

J’ai très longtemps gardé sous silence ce que j’avais vécu. Quand j’ai eu les moyens, j’ai consulté ponctuellement, psychologues et psychiatres, sans tout dire d’un coup, mais par étape. D’ailleurs, tout s’est fait par étape, dans le temps, un pas après l’autre.


Aujourd’hui, j’ai 41 ans et je ne pense plus au suicide depuis mes 23 ans. La moitié de ma vie a été brisée et j’ai utilisé l’autre pour me reconstruire. Pour prendre soin de ma santé mentale, pour mieux comprendre certains points, ou juste quand j’en ai besoin, je vais consulter, (un psychologue en général). J’ai des personnes de confiance à qui parler et qui savent écouter. J’ai un nouveau foyer, j’aime et je suis aimée, je suis heureuse, épanouie et j’ai une vie pleine de projets, (un peu trop par moment).


C’est une histoire singulière et il y en a tant d’autres, toutes uniques. J’ai beau avoir vécu tout cela, ce n’est pas pour autant que je sais utiliser les bons mots, avoir la bonne posture quand je me trouve face à une personne en détresse.

Je me suis déjà sentie démunie d’ailleurs : j’ai de l’empathie, ok, j’ai une bonne écoute, ok, j’éprouve parfois de la compassion, bon, à améliorer…


Avoir les bons mots, la bonne posture et savoir aussi se protéger, ça s’apprend. Alors je m’informe, je me forme, je pratique et je témoigne. C’est aussi dans cette démarche que je suis là aujourd’hui et que j’ai souhaité participer à ce projet des Ulysses : on peut s’en sortir et vivre heureux.